Qui sont les hommes et les femmes de la supply chain ?
La logistique a tellement changé en une génération qu’il a fallu la rebaptiser. Pour des raisons évidentes, les logisticiens ne sont pour autant pas devenus des « supply chaineurs ». Ce qui ne signifie pas qu’ils soient restés indifférents à l’évolution de leur discipline : leur métier s’est enrichi, professionnalisé, complexifié, segmenté. Leurs profils également.
Le moment est venu de s’interroger sur les hommes et les femmes qui portent, accompagnent ou subissent ces changements : leur surprenante diversité, leurs points communs, leur évolution.
Les facteurs de diversité ne manquent pas.
Les uns tiennent naturellement au niveau hiérarchique. L’auteur se limitera aux cadres et dirigeants, sans prétendre que les fonctions d’exécution soient restées identiques, ni même qu’elles soient toujours des fonctions à compétence réduite : la haute technologie et l’internationalisation sont aussi passées par là.
D’autres tiennent à l’environnement : la supply chain d’une start up liée à l’Internet ne répond pas aux mêmes exigences qu’une industrie d’extraction. Une situation de crise appelle des décisions plus rapides qu’une progression continue. La nature du produit, les voeux des clients peuvent imposer des contraintes et des attitudes spécifiques : industrie pharmaceutique, produits frais.
Selon le type d’entreprise – industrielle, commerciale, prestataire logistique, cabinet conseil -, les exigences de formation, d’expérience et surtout de comportement varient.
Le rôle dévolu à la supply chain suggère, lui aussi, des profils différents selon qu’il s’agira d’une fonction de service, pour ne pas dire serve, ou au contraire d’un instrument de conquête du marché.
La diversité infinie des techniques apporte un élément supplémentaire de segmentation des compétences : différents modes de transport, contraintes des échanges internationaux (transport, douanes, contrôle de la destination finale), stockage, gestion de production, logistique commerciale, soutien logistique intégré, logistique événementielle, … Autant de familles de techniques, dont une vie d’étude ne suffirait pas à acquérir une connaissance exhaustive.
Les métiers diffèrent : la supply chain emploie des experts et des managers, des consultants, des chefs de projet et des opérationnels (généralement impliqués dans plusieurs projets à la fois).
Enfin, être ou ne pas être au comité de direction. Voici un peu plus d’un an, une étude annonçait que plus de la moitié des entreprises industrielles accueillaient désormais un logisticien dans cette instance. Observons, d’une part, que la question ne se pose pas pour le Directeur des Ressources humaines ni pour le Directeur Financier, et d’autre part que ce pourcentage progresse.
Il est plus difficile de trouver des éléments communs aux professionnels de la supply chain.
L’humilité devant les faits en est un. Le logisticien en subit la sanction directe et parfois immédiate. Qu’une grève, une intempérie, une panne de machine survienne, il doit faire face. D’où l’humilité tout court. Parfois brillants, les logisticiens ne sont jamais clinquants.
Ils partagent le pragmatisme de tous ceux qui, au bout du compte, par delà les concepts, les systèmes et les chiffres, gèrent le concret. Les logisticiens ne sont pas des rêveurs ; souvenons-nous a contrario de Perrette et de son pot au lait.
La résistance à la frustration est un autre trait commun : si les incidents et leurs erreurs apparaissent au grand jour, les exploits des logisticiens restent souvent dans l’ombre.
Les logisticiens sont fiables. On doit toujours pouvoir compter sur eux. Une excellente santé est nécessaire à ce métier, santé physique bien sûr, mais surtout mentale : les hommes et les femmes de la supply chain résistent au stress.
L’agilité d’esprit leur est nécessaire. Leurs responsabilités couvrent tous les horizons, du très court au très long termes. D’un instant à l’autre, ils passent du plan stratégique au quotidien.
Responsables d’une longue chaîne – du fournisseur du fournisseur au client du client -, ils se savent tributaires de tant d’autres fonctions qu’ils se sentent un élément d’un ensemble, et qu’ils ont désormais intégré la dimension relationnelle de leur fonction. Les meilleurs d’entre eux sont de grands communicateurs ; tous ont le sens du service.
Le tableau ci-après résume les différents éléments du profil des hommes et des femmes de la supply chain et leur évolution.
On peut garder à l’esprit l’image du logisticien autodidacte, attaché à la seule logistique physique (transport, entreposage) plutôt serviable, mais un peu bougon. Venu du terrain et appelé à y rester, souvent d’origine modeste, il (très rarement elle) avait progressé grâce à son énergie, sa débrouillardise, son leadership et son talent de meneur d’hommes.
Ne méprisons pas cet ancêtre, qui du reste n’a pas disparu du paysage : il a rendu bien des services, il en rend encore ; et il sait se faire respecter.
Au cours des années 70, il a fallu bien du génie et de l’audace à Jacques Colin, initiateur de la recherche logistique en France, pour percevoir, voire prévoir les tendances, en faire la synthèse et en tirer les conclusions dans les faits. La prospérité et la baisse du coût du transport multipliaient les échanges internationaux. L’économie de la production cédait la place à l’économie de la demande ; désormais au centre de l’entreprise, le client lui demandait plus de réactivité et de diversité, autant de défis à la logistique. La recherche de la performance et la révolution technologique naissante offraient à la logistique respectivement les objectifs et les moyens de progresser bien plus vite que la plupart des autres disciplines.
La plupart des entreprises en sont là. Le logisticien type de l’an 2000 est un ingénieur, de même origine sociale que les autres ingénieurs. Il a reçu une des formations complémentaires de troisième cycle qui se sont multipliées depuis l’initiative citée plus haut. Il tient son pouvoir de sa compétence technique autant que de son aptitude au management. Il prend plaisir à concevoir et mettre en place une supply chain dont il mesure la performance par une batterie d’indicateurs. C’est un passionné de supply chain, voire un prosélyte. Son employeur en attend au moins une réduction des coûts logistiques, souvent une amélioration du service et un avantage concurrentiel. Fier de sa compétence spécifique, il voit généralement son futur soit comme logisticien opérationnel, soit comme consultant en supply chain, voire alternativement l’un et l’autre.
Bien sûr, les ingénieurs n’occupent pas tous des postes prestigieux, ni tous les postes prestigieux. Les autodidactes, ou plutôt les cadres issus de formations courtes, y ont leur place plus que dans d’autres métiers, ne serait-ce que dans les fonctions et/ou les entreprises liées à l’entreposage ou au transport ; nombre de cadres dirigeants des sociétés de transit aérien, qui ont débuté comme coursiers sur un aéroport du bout du monde, ont su développer un sens des affaires que leur envieraient la plupart de nos brillants sujets issus des grandes écoles. Les formations commerciales fournissent également des contingents de logisticiens performants, et de plus en plus.
Ne méprisons pas les ingénieurs : ils ont bâti des supply chains plus flexibles et plus fiables.
Une tendance plus récente, mais tout aussi lourde que celles évoquées plus haut, alimentée par la bulle technologique de la fin des années 90 et par la place croissante accordée au client, encourage la diversification des origines, au détriment de la prépondérance des ingénieurs. Observons que cette bulle dite technologique n’a pas été que technologique ; en parallèle, elle a exalté la passion d’entreprendre. Peut-être cette époque laissera-t-elle plus de traces culturelles que techniques.
En tous cas, elle n’a pas épargné les logisticiens. Certains d’entre eux ont créé leur entreprise ; beaucoup en ont rêvé. La plupart sont restés salariés, mais avec une vision plus aigue des affaires. Un nouveau type de logisticien, toujours minoritaire, jusque là fort discret, se rapproche du devant de la scène. Deux des « meilleurs Directeurs Supply Chain de l’année » récemment distingués avaient reçu, pour l’un, une formation de lettres classiques et de philosophie, pour l’autre, celle de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris. Voilà pour la formation, désormais plus ouverte. Pour ce qui est de l’expérience, on voit de plus en plus de logisticiens, et généralement au plus haut niveau, issus des fonctions commerciales. Naturellement, ils s’entourent d’hommes du métier. Tout aussi naturellement, ils se comportent en vendeurs et en entrepreneurs plus qu’en techniciens. Ils s’intéressent et sont même parfois intéressés non seulement à la qualité du service rendu au client, mais plus concrètement aux ventes. La logistique n’est plus à leurs yeux un mal nécessaire, ni même seulement un service, ni même un avantage concurrentiel, mais un élément stratégique de conquête. Quant à leur avenir, ils le voient au-delà de la logistique.
La supply chain serait-elle devenue trop importante pour être confiée aux logisticiens ?
Un mot, pour terminer, en écho au titre de cet article. Peu de femmes ont choisi les métiers de la supply chain, surtout dans les fonctions opérationnelles. Sans doute en raison du déficit d’image de la fonction. Pourtant, là comme ailleurs, là plus qu’ailleurs, elles peuvent apporter beaucoup et sont attendues. Si ces quelques lignes pouvaient convaincre une seule lectrice de se diriger dans cette voie, leur auteur aurait fait œuvre utile.
LE DIRECTEUR LOGISTIQUE /SUPPLY CHAIN MANAGER A TRAVERS LES AGES
| ..... | Préhistoire | tendances actuelles | tendances naissantes |
| FORMATION | autodidacte | ingénieur + 3ème cycle | ouverte, souvent de haut niveau |
| EXPERIENCE | terrain | technocrate | vendeur |
| COMPORTEMENT | discrétion, fiabilité | expert, pionnier | entrepreneur |
| MOTIVATION | stabilité | satisfaction intellectuelle | ambition |
| OBJECTIFS | service | coûts, avantage concurrentiel | vente |
| VALEURS | discrétion | compétence | confiance, innovation |
| PARCOURS | terrain | Logistique, conseil | centre de profits, vente, DG |
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